17th
CULTURACTIF
Novembre 2007
Elisabeth Vust
(Extrait)
Adam reste sept ans chez les Tremblay entre 1970-1977. Alice et Nathan, les parents, essaient de vivre selon l’injonction de l’époque – vivez sans entraves. Ils ont tenté l’expérience du « partage sans limites », se sont nourris de sexe, drogue et rock’n’roll. Après l’extase, la chute : leurs rêves libertaires se sont fracassés contre le principe de réalité, contre leur propre égoïsme, et Nathan s’est écroulé dans un paradis artificiel dont il n’est plus jamais vraiment revenu, finissant sa vie à l’hôpital psychiatrique. Vous n’êtes pas tendre – c’est peu dire – avec la génération hippie (peut-être celle de vos propres parents ?) qui auraient sacrifié leurs propres enfants sur l’autel de leurs utopies…
Au départ, je voulais écrire un livre pour interroger notre passé récent. Je me proposais d’en saisir certaines traces qui auraient pu subsister, à la manière d’un archéologue. Les médias, dans leur tendance au raccourci et à la simplification, nous renvoient souvent de l’époque une image lisse qui me laisse un peu sceptique : la révolution douce, le Che en bandoulière, Woodstock, la guerre du Vietnam… Je trouvais ça réducteur. En mai 68, mes parents vivaient à Paris. Je les ai interrogés. Ils étaient conscients que quelque chose se jouait, mais ils n’attribuaient aucune importance à ces événements. Ça ne comptait pas. Ça devait être pareil pour la plupart des gens. Alors, je me suis dit que les événements étaient, dans notre perception actuelle, de l’ordre de la représentation mentale sélective. On s’arrangeait un peu avec le passé pour en faire une sorte de reconstruction idéale. Tout est parti de là.
Derniers rites est un roman familial qui met en lumière l’irresponsabilité d’une génération et les conséquences de ses actes sur la génération suivante à travers les regards croisés d’un enfant adopté et des membres de sa famille de substitution. Le modèle familial éclaté donne d’ailleurs sa structure au récit. Ce dernier se noue par opposition entre les générations. Une fois que le désastre est consommé, la famille Tremblay peut se récapituler dans sa lente dégradation. L’articulation est donc constante entre la sphère privée et sociale, entre la mise à distance ironique des personnages et des événements et une certaine nostalgie inhérente au récit rétrospectif, à la fascination paradoxale que peut exercer cette époque sur moi.
Le titre fait référence aux moments d’une existence qui engagent de manière décisive le destin des personnages, ces moments importants qui font et défont des choix de vie. Ce sont des seuils, des passages à franchir. Il s’agit de la relation d’une expérience au sens d’événement traumatique et transformateur. Le roman, en tant qu’expérience essentielle du temps, saisit les personnages sur la durée, à travers leurs destins respectifs. On les suit dans les étapes cruciales de leur évolution personnelle sur une période qui couvre à peu près une trentaine d’années (1970-1999). Le récit se donne donc à lire, entre autres, comme une radiographie possible de la famille moderne dans la mesure où il explore l’évolution chaotique de celle-ci et son éclatement au contact des sollicitations diverses et contradictoires que lui adresse l’extérieur utopique. Il explore les conséquences d’une remise en cause des formes de sociabilité traditionnelles à un moment charnière de notre histoire récente (les années 70) pour envisager le conflit insoluble entre émancipation individuelle et tentation communautaire. En même temps, je parle ici d’une frange infime de la population. Les hippies étaient minoritaires. Au moment où le récit débute, ce mouvement est déjà de l’histoire ancienne. Il laissera place aux « babas cool » qui sont un avatar tardif un peu douteux du radicalisme des années 60.
Toujours est-il que le consensus sur lequel était fondée la société jusqu’au début des années 70, les mouvements contestataires vont essayer de le redéfinir par leur opposition radicale. C’est un peu le mot d’ordre de l’époque. Plusieurs directions sont prises : un versant politique qui donne une assise théorique aux aspirations de ces gens-là, basée sur la tentation marxiste qui va jusqu’à conditionner le comportement intime des individus (le maoïsme en particulier, auquel s’intéresse un temps Nathan Tremblay, mais qui perd bientôt de sa crédibilité). La seconde approche, moins doctrinaire, est celle des hippies, tournée vers l’accomplissement de l’individu à travers l’apparence vestimentaire, un mode de vie libertaire, la révolution sexuelle, la pratique de spiritualités alternatives, le retour à la nature… Autant d’éléments qui participent de cette opposition virulente à l’aliénation ambiante, imputable selon les théoriciens de l’époque, Herbert Marcuse en tête, à la société industrielle, moins évidente d’ailleurs en Europe qu’aux Etats-Unis. Ces deux tendances ont en commun de se définir par une forme de contestation sans concession. Les Tremblay représentent un compromis entre ces deux tentations. Ils font encore des compromis avec la société tout en prétendant s’émanciper. Ils multiplient les expériences pour aboutir à une perte de repères et finissent par perdre pied tout court. Ils arrivent trop tard dans ce grand chambardement. Comme dans toute tentation utopique, la contradiction entre idéalisme et principe de réalité met en perspective une époque de transition, de redéfinition profonde de l’individu, des changements de comportement qui l’affectent. Bien entendu, cette tendance est exacerbée dans le roman. Mais c’est le propre des utopies, de révéler cette impuissance à se réaliser. Adam montre cependant qu’il y a d’autres alternatives possibles. Il parvient, par exemple, à déjouer la part de déterminisme qui aurait dû influencer le cours de son existence. Le constat n’est pas si désespéré en fin de compte.
Jefferson Airplane “House at Pooneil Corners” Extrait de One American Movie, One PM de Jean-Luc Godard Source visuelle du chapitre 6 de Derniers rites
Le film d’Abraham Zapruder dans sa version d’origine. Abraham Zapruder est connu pour avoir filmé l’assassinat de John F. Kennedy avec une caméra Bell & Howell, modèle 414 PD 8mm Zoomatic série « Director ». Son film amateur est connu sous le nom de Zapruder film. Trois copies « de première génération » furent faites de l’original, deux étant données aux Services Secrets, la troisième revenant à Zapruder. Ce dernier céda les droits du film à Life Magazine, tout en interdisant, dans l’accord, que le photogramme numéro 313 (z313), celui qui montre l’explosion de la tête du président, soit publiée.
The Avengers - la séquence charnière qui clôture la saison 1968.
Source visuelle du chapitre 4 de Derniers rites
“Adam se souvenait très bien de ce chassé-croisé télévisuel vu rétrospectivement au printemps 1977, juste avant l’incident du pavillon, lors d’une rediffusion de la série. Cela s’annonçait bien lorsque la musique du générique retentit dans le salon. L’enthousiasme fut en fait de courte durée. A la fin de l’épisode, il regrettait déjà Emma Peel dont il était tombé éperdument amoureux au point qu’elle fit plusieurs apparitions dans ses rêves au cours des semaines qui suivirent. Emma Peel était un modèle indépassable de femme contemporaine : dynamique et langoureuse, excentrique et classique, indépendante et fidèle, volontaire et domestique, un exemple de douceur et de souveraineté mêlées. Bref, un curieux mélange de pruderie et de revendications féministes assumées. C’était une créature à la névrose surmontée, une femme excessive dans les limites de la bienséance hypocrite imposée par la société de son temps. Un spécimen femelle hybride conçu par des scénaristes masculins prêts à lâcher un peu de bride sans pour autant retirer la laisse. C’était la condition nécessaire pour mettre à distance la peur des femmes qui commençait à gagner les hommes.”